Monday, October 22, 2007

La vue

Dimanche 19 mars 2000

Une belle rencontre est toujours hasardeuse. Pourtant, en y repensant, on se dit que quelque chose l'annonçait. Je n'avais jamais mis les pieds au Liban et je croyais déjà connaître ce pays.


Lorsque j'étais adolescent, la guerre du Liban battait son plein. En 1982, Israël mettait Beyrouth à feu et à sang, à la recherche de ce vieux renard d'Arafat. Les images de combats de rues, de bombardement aux RPG, de la fermeture et de la réouverture de l'aéroport, me reviennent encore par bribes. A l'époque, jamais je n'aurais soupçonné l'importance que ce petit pays prendrait pour moi. Mais les images étaient gravées dans mon souvenir. C'était un événement marquant, comme disent les journalistes.

18 ans plus tard, après trois jours de travail harrassant à Dubai, je débarque à Beyrouth, une légère appréhension au coeur. Par les hublots de l'avion d'Emirates, j'ai vu les sommets libanais encore enneigés et j'ai été surpris. J'ignorais que le Liban fût si montagneux.

Ce dimanche, j'ai travaillé jusqu'à 4 heures du matin et je n'ai pu dormir que dans l'avion. Je suis dans cet état d'esprit particulier qui accompagne l'insomnie. Un mélange de fatigue, de décontraction, de maladresse et de tension pour rester éveillé. Je suis à la merci d'une blessure.

Sami et Nagib sont passés me prendre à l'aéroport, dès mon arrivée, vers 11h du matin. Ils sont libanais tous les deux, quoique Sami vit en France depuis plus de 20 ans. Ils m'ont amené jusqu'à l'Hôtel Continental Phenixia, une bâtisse rose en bord de mer, récemment reconstruite et remise à neuf à coups de dizaines de millions de dollars.

Le hall de l'hôtel est un monumental escalier, menant au lobby décoré de marbre jaune clair, la couleur fétiche des constructions libanaises. Il faut s'élever pour y parvenir. L'hôtel est en "pre-opening", ce qui signifie qu'il accueille des clients pour rôder son bon fonctionnement.

Arrivé à la réception, je remarque une jeune femme brune, à la silhouette très fine, vêtue d'un uniforme lie-de-vin, âgée de 24 ans peut-être, très belle et très fière. Elle a un port de tête très altier. A vrai dire, je ne me souviens plus si elle était sur ma gauche ou à ma droite. J'ai toujours du mal avec la latéralité de mes souvenirs et je dois souvent y réfléchir en utilisant d'autres éléments, par exemple le sens de la circulation automobile. Sur le côté droit ou gauche de son uniforme, elle porte une étiquette avec son prénom: Ramona. Un prénom européen un peu démodé, mais souvent porté par des Libanaises.

Lorsqu'un homme voit une femme pour la première fois, il évalue très vite ce qui est possible avec elle. Est-elle à sa portée? Pourra-t-elle l'aimer un jour? Ou bien sera-t-il condamné à toujours la voir sur un piédestal, telle une statue de marbre regardant vers le lointain? Le verdict est ici sans appel: Ramona est trop belle, trop jeune et trop fière pour moi.

Dans la semaine qui suit, nous avons dû échanger un simple "bonjour", alors que je faisais modifier mon billet de retour vers Dubai, où j'ai également à faire.

N'est-il pas étrange que l'on se souvienne si bien 7 ans plus tard des choses qui touchent les personnes que l'on aime, alors qu'on oublie ce qu'on a pu faire il y a une semaine? Je n'ai plus aucun souvenir de que je portais ce jour-là ou de ce que j'ai pu dire à une fille sans importance il y a trois semaines, et pourtant... je me souviens de tout ce qu'elle m'a dit, sauf une phrase qu'elle n'a jamais dite, peut-être la plus importante. Depuis, je vis dans l'angoisse de savoir ce que c'était.

Je préfèrerais qu'elle me haïsse, qu'elle m'insulte, qu'elle me martyrise à coups de barre de fer, au moins je serais sûr qu'elle m'a aimé et que je pourrai la reconquérir. Tout plutôt que cette indifférence, ce mépris qui se dissimule à peine parce que j'ai failli. Ou bien cette indifférence calculée a-t-elle pour but de me martyriser? En fait, j'ai toujours l'espoir.

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